Chi Bi
Sortie le 25 mars 2009
Durée: 2h25
L'enfant prodigue du cinéma de Hong Kong est de retour au foyer. En effet, après un séjour de quinze ans au pays de l'oncle Sam et six films plus ou moins oubliables, à l'exception peut-être du sympathique Volte/Face, John Woo s'est enfin décidé à revenir aux choses sérieuses. Cependant, il ne faudrait pas oublier qu'il s'en est passé des choses pendant son absence, en particulier la récupération d'Hong Kong par la Chine, entraînant à long terme une uniformisation du cinéma populaire et la perte de la forte identité des productions HK. Une sorte de constat d'échec pour Woo qui, en 1986, avait lancé une nouvelle ère avec son Syndicat du Crime, celui du polar HK, mettant fin à la saturation du marché par les films de kung-fu. A l'heure actuelle, la tendance est au wu xia pian et autres films basés sur des périodes révolues de l'Histoire chinoise, à savoir le même type de production où John Woo a fait ses premières armes en tant qu'assistant réalisateur dans les années 70 pour des metteurs en scène tels que Chang Cheh. A partir de là, on peut très bien imaginer qu'au lieu de suivre la voie d'un Johnny To et risquer de livrer un polar en deça de ses précédents, Woo préféra choisir un genre qu'il connait aussi bien et, qui plus est, typiquement chinois afin de s'éloigner du fantôme de sa carrière américaine. Sans compter qu'il est accueilli les bras ouverts avec un budget de 80 millions de dollars, la plus grosse production chinoise de tous les temps, et un sujet en or, l'histoire des trois royaumes d'après le roman de Luo Guanzhong écrit au XIVème siècle, qui est encore aujourd'hui l'épopée la plus populaire de la littérature chinoise. Un projet que le réalisateur tenait à porter à l'écran depuis plus de vingt ans, attendant inlassablement que la technique et les moyens le lui permettent. Découpé en deux parties et s'étalant sur cinq heures, Les 3 Royaumes est sans conteste un film à part dans la filmographie de Woo, synonyme de changement et de renouveau. Un come-back réussi haut la main artistiquement et financièrement (le film a même dépassé Titanic sur le territoire chinois) et son meilleur film depuis A toute épreuve, rien que ça.

En 220 après la chute de la dynastie Han, l'empire chinois est divisé en trois royaumes rivaux. Le premier ministre Cao Cao décide avec le soutien de l'empereur de mener une guerre afin de réunifier le territoire et mettre à mal les seigneurs de guerre. Les royaumes du Sud et de l'Est refusent de capituler et s'allient pour battre l'armée numériquement supérieure du Nord dirigée par Cao Cao, entraînant une longue bataille qui prendra fin sur la célèbre falaise rouge.
Qui dit retour dit retrouvailles, et bien que l'on puisse regretter que son acteur fêtiche, Chow Yun Fat, ait préféré poursuivre sa carrière moribonde aux USA en interprétant Tortue Géniale dans ce qui s'annonce dores et déjà comme le plus gros nanar de l'année, il n'en est pas de même pour Tony Leung Chiu Wai qui quitte les drames romantiques pour récupérer le premier rôle de cette fresque épique sous les traits du seigneur de guerre Zhou Yu. A ses côtés, un casting cinq étoiles composé de Takeshi Kaneshiro (actuellement à l'affiche dans The Warlords de Peter Chan), Feng-Yi Zhang, Chen Chang, Wei Zhao (qui se prépare à jouer Mulan dans le film éponyme), Jun Hu, Shido Nakamura, Yong You et la très sensuelle Chiling Lin qui fait ses premiers pas devant les caméras et se promet à une grande carrière. A tout ce beau monde s'ajoute des milliers de figurants, dont plus de mille soldats de l'armée chinoise venus prêter main forte. Les gros moyens sont là et la démesure se voit à l'écran.
A l'image du récit qui oppose l'alliance des provinces du sud et de l'est contre le nord, ainsi que la coupe du métrage en deux parties, Les 3 royaumes joue sur la rupture de ton en proposant les deux segments de la guerre: la préparation et l'action. Loin de vouloir montrer bêtement cinq heures de batailles, Woo base la majorité de son oeuvre sur le dialogue, afin de faire ressortir tous les enjeux du conflit. On assiste alors à de longs débats et pourparlers dans chacun des deux camps, où premièrement les protagonistes tenteront de rallier à eux les seigneurs indécis, puis mesureront les rapports de force, établiront des stratégies, et enfin montreront leurs valeurs avant l'ultime assault. Ce sont dans ces séquences que les acteurs ont le temps de creuser leurs personnages et les faire sortir du simple schéma "gentils seigneurs contre méchant premier ministre". Aucun d'entre eux n'est sans faille, pas même Zhou Yu (Tony Leung) qui semble vivre dans ses pensées, en dehors de la réalité, et sur qui repose pourtant l'issue du combat. Ses alliés ne sont pas en reste, certains prendront un temps fou à se décider à rentrer en guerre à cause de leur égo ou de leur peur, certains refuseront ou s'enfuiront au moment critique, d'autres accepteront afin de purger une honte qui leur est personnelle, etc... Même le premier ministre s'avère être ambigüe, étant montré comme capable d'amour et dont les réels motifs sont incertains. Des personnages qui s'inscrivent parfaitement dans les thématiques du réalisateur, à savoir l'honneur, la famille (au sens premier ou clanique) et la rédemption, soit des valeurs chevaleresques qu'il transposait dans un contexte contemporain dans ses précédents films, et qui retrouvent ici leurs origines. Si au départ, ces longues discussions peuvent être lourdes à digérer, elles en deviennent vite passionnantes grâce à la mise en scène de John Woo qui, outre ses superbes travelling circulaires, utilise la poésie cinématographique pour traduire l'immense par le miniscule. Les exemples les plus marquant restant un duel à la cithare où la musique remplace les mots d'un débat ou la carapace d'une tortue d'eau résumant l'explication d'une stratégie. Le spectateur est tout le long au coeur de cette guerre mentale, il est omniscient tout en n'étant pas à l'abri des événements dans ce contexte où rien n'est joué d'avance. C'est là qu'est la grande intelligence de s'être attardé sur les coulisses du champ de bataille, car lorsqu'on y entre enfin, nous sommes proches des protagonistes et nous vivons pleinement une charge épique comme on en avait pas connu depuis bien longtemps.

Orchéstrées par Corey Yuen, les batailles redonnent tout leur sens au mot "spectaculaire". L'ampleur est là avec ces milliers de figurants, de quoi s'y perdre s'il n'y avait pas un superbe scope allié au découpage et à la maîtrise de l'espace de John Woo. On aurait pu penser que ce dernier aurait beaucoup perdu de son style suite à son expérience hollywoodienne, il n'en est rien. Il en est même revenu avec une profondeur qui lui manquait. Entièrement au service de son récit, il met de côté l'aspect poseur tout en sachant nous en mettre plein la vue dès que cela est justifié. Les armes à feu ont beau être remplacées par des lances, des boucliers et des sabres, l'énérgie Wooesque est intacte et d'une violence incroyable. L'implication du spectateur se retrouve combinée à des plans d'une ampleur folle rythmés par la sublime partition de Tarô Iwashiro, du lyrisme épique d'où résulte une dose d'émotions sans égal. La dernière demi-heure nous laisse sur les rotules avant même d'assister au face à face final dans le pur style de Woo.
Cependant, pour arriver à un tel résultat, il faut tenir compte de la durée. Tout comme le Zodiac de David Fincher dans un registre totalement opposé, l'implication du spectateur dans une fresque mettant en scène de nombreux personnages, points de vue et enjeux (qui plus est, se passant dans un environnement inconnu pour le grand public occidental), dépend entièrement de la longue exposition de ces éléments. Ici, rien n'est à jeter, chaque séquence est nécessaire. Pourtant, la version internationale de Les 3 royaumes se voit amputée de moitié. Au lieu des cinq heures du montage original, le film sort en dehors du territoire chinois dans une version de deux heures vingt-cinq. Une décision évidemment commerciale, mais qu'on ne peut que déplorer en constatant les récentes sorties de diptyques américains (Che) et français (Mesrine). A la vision de cette version "courte", un seul constat s'impose: elle est largement inférieure à celle d'origine. Ce que le film gagne en rythme, il le perd en intensité et en densité. De nombreux personnages voient leurs caractérisations passés à la trappe, notamment Liu Bei et sa soeur Sun Shangxiang, cette dernière allant même jusqu'à devenir presque anecdotique, alors qu'elle incarnait un personnage féminin fort et attachant, ce qui était une première pour un film de John Woo. Plus grave, les phases stratégiques sont réduites à leur minimum, nous privant des nombreux retournements de situation et de personnages secondaires importants. Pour exemple, toute la partie sur le traître a disparue, entraînant avec elle moults élements tels que la paranoïa de Cao Cao, l'instinct manipulateur de Zhou Yu et la mort de généraux essentiels à la bataille. Il en va de même pour les séquences d'infiltration de Sun dans le camp ennemi, où elle se liait d'amitié avec un soldat un peu benêt. Ces multiples suppressions ajoutent un côté manichéen à l'oeuvre, ce que le montage original avait réussi à éviter.
Bref, une version "light" qui ne fait que créer des défauts absents de l'originale, à l'instar de la version salle du Kingdom of heaven de Ridley Scott qui était, qualitativement parlant, extrémement différente de son director's cut. Il reste néanmoins de ce charcutage soit disant approuvé par Woo lui-même, que le film reste cohérent malgré le fait que les coupes se font souvent ressentir sans avoir à connaître l'autre version, et qu'il propose tout de même de beaux moments de bravoure qui méritent d'être vus sur un écran de cinéma. Il ne reste plus qu'à espérer qu'un éditeur français ait la bonne idée de proposer le film dans sa version intégrale pour la sortie dvd, pour réparer cette erreur et que tout le monde puisse se prendre la claque tant attendue.


Comme ses compatriotes Ang Lee, Ronny Yu et Tsui Hark, John Woo revient en force après son expérience américaine et donne une leçon de mise en scène à tous les Zhang Yimou du marché. Les 3 royaumes s'impose comme un monument à la fois pour le cinéma chinois de par son ampleur et pour la carrière du réalisateur de The Killer, qui démontre qu'il n'a rien perdu de sa maîtrise et dans un genre où on ne l'attendait pas forcément. Une prise de risque qui se veut payante et sonne comme une résurrection. De quoi nous rendre impatient de découvrir son prochain long-métrage Tai Ping Lun (anciennement 1949), racontant le naufrage d'un navire lors des dernières années de la guerre civile chinoise, peu avant l'avènement de la République Populaire de Chine, et considéré comme le Titanic oriental. Ou quand John Woo rencontre James Cameron, vivement!

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