Ben X
Sortie le 19 mars 2008
Durée: 1h33
"La critique est facile, l'art l'est moins", voici une phrase que Nic Balthazar a dù ressasser avant de se lancer dans l'adaptation de son roman Niets was alles wat hij zei (qui se traduit par "Il ne disait rien du tout") pour le grand écran.
Après huit ans de bons et loyaux services pour la télévision belge, ce populaire critique de cinéma et de théâtre assouvit sa passion d'une toute autre manière en passant derrière la caméra, comme nombreux le firent avant lui avec plus ou moins de réussite.
Profondément touché par un fait divers sur le suicide d'un adolescent autiste, Balthazar s'en inspire pour son roman qu'il ira jusqu'à adapter au théâtre et en court-métrage.
Dernier média à franchir pour cette émouvante histoire, le cinéma, dans un film qui s'est déjà vu attribuer le grand prix des Amériques, le prix du public et le prix oecuménale lors du dernier festival du film international de Montréal et a remporté le plus gros succès pour un film flamand en Belgique.

Ben, 17 ans, mène une double vie. Aimé et respecté sous les traits du puissant guerrier BenX dans le jeu en ligne Archlord, où il passe une grande partie de son temps libre, mais rejeté et martyrisé par ses camarades de classe dans la vie réelle, car atteint d'une forme d'autisme qui l'empêche de s'intégrer.
Son incapacité à se défendre face aux agressions du quotidien va peu à peu l'amener au point de non-retour.
Le sujet de l'exclusion dû à des troubles mentaux n'est pas nouveau, on pense notamment à des films comme Rain Man (1988), Equus (1977), Snow Cake (2006), Gilbert Grape (1993), plus récemment Elle s'appelle Sabine (2008), voire au Cobaye (1991) et à Thomas est amoureux (2001) en ce qui concerne l'échappatoire via le cyber-espace.
Cependant, il s'agit d'un thème extrêmement délicat à aborder, qui peut à la fois s'avérer poignant mais aussi très vite tomber dans le ridicule si pris par dessus la jambe.
Autisme, jeux vidéo, adolescence, suicide, autant d'éléments qui tombent bien souvent dans le cliché et font le bonheur des reportages putassiers des grandes chaînes tv voulant effrayer la ménagère de plus de 50 ans.
Heureusement pour nous, le réalisateur prend le sujet à cœur et ça se (res)sent. Il évite ainsi de nous balancer une leçon de morale lourde de premier degré à la figure en faisant retentir les violons lacrymales, et opte pour un angle d'attaque nettement plus judicieux.
Ben souffre du syndrome d'Asperger, ce qui fait de lui un être en pleine possession de ses capacités intellectuelles mais totalement refermé sur lui-même. Conscient de sa condition, il tente malgré tout de faire des efforts pour être "normal" aux yeux des autres, même si chaque sortie de sa chambre s'avère être un combat de tous les instants pour lui.
Personnage effacé, il subit les conséquences de la réalité tout au long du film, et n'agit que dans le monde virtuel où son esprit peut se détacher de son embarrassante enveloppe charnelle.
Contre toute attente, Balthazar fait de Ben le protagoniste principal de l'histoire, et arrive même à permettre l'identification du spectateur, via des procédés classiques mais terriblement efficaces.
Ainsi, la mise en scène nous transporte dans la peau et surtout l'esprit du héros, en s'énervant, en s'attachant à chaque détail anatomique des interlocuteurs qui le mettent dans l'angoisse, en amplifiant les bruitages des sons qui agressent sa bulle. On se sent menacés à tout moment, et tout comme lui nous subissons les railleries et les humiliations, mais ne pouvons agir car nous ne sommes que spectateur.
Autre réussite, le monde virtuel où Ben se réfugie et retrouve son amie Scarlite, jeune fille qu'il n'a jamais rencontré mais à qui il n'hésite pas à se confier.
Pour une fois, la retranscription d'un jeu vidéo est crédible dans un film, et n'est pas constitué d'images stéréotypés fait à la va vite par des personnes qui semblent ne jamais avoir vu un jeu de leur vie. Les programmeurs de chez Codemasters, créateurs du jeu Archlord, ont participé activement à la réalisation de ces séquences qui jouent un rôle important au sein du film.
Outre les passages concrets où Ben joue sur son ordinateur, on assiste à l'intrusion de ce monde factice dans la réalité en tant qu'écho de l'inconscient du héros, illustrant sa perception et sa volonté d'agir.
Etrangement, ce monde d'heroic-fantasy où la violence règne nous apparaît à nous aussi comme un lieu reposant comparé aux épreuves qu'endure le héros dans la vraie vie.
Là aussi cette violence, dont il est la victime ou l'auteur, est intelligemment abordée. Elle n'est pas souvent physique, mais morale. De simples brimades à la mise à nu au sens propre et figuré devant toute sa classe, engendrant un harcèlement avec la diffusion de la vidéo, en passant par la destruction des seuls éléments qui le maintiennent stables, à savoir la musique, son camescope, et ses habitudes, le film enchaîne les scènes éprouvantes de par leur réalisme.
Sans compter qu'elle nous ait infligé continuellement par la voix-off de Ben, qui nous fait part de sa rage interne qui ne cesse de s'élever et de son échec perpétuel à changer les choses.

Greg Timmermans, dont c'est le premier rôle, porte le film sur ses épaules grâce une interprétation magnifique de justesse. Il ne serait d'ailleurs pas étonnant de le voir devenir un acteur reconnu d'ici quelques années.
Le reste du casting est également bluffant, notamment dans les interludes qui, sous forme de témoignages, voient la famille et les connaissances de Ben donner leurs impressions sur ce que l'on imagine être un final des plus sombres.
Toutefois, le film a beau ne pas être un sérieux concurrent à la comédie de l'année, on ne peut le résumer à du misérabilisme pour ados. L'introduction de Scarlite (Laura Verlinden) dans la vie réelle de Ben amène un souffle de sensibilité et d'espoir, qui stoppe la montée en puissance de sa dépression.
Le scénario prend alors une tournure que l'on n'imaginait pas et qui se trouve être la bienvenue. En plus de laisser le spectateur dans le doute sans jamais perdre son attention, Balthazar nous surprend avec un final à la fois malin et bourré d'émotions, tout en faisant passer son message clairement et sans discours moralisateurs.
Comme quoi les outils du pathétique ne dépendent que de l'utilisation qu'on en fait.
Essai transformé pour Nic Balthazar qui démontre son réel amour du Cinéma, à travers une œuvre qui pose les bonnes questions et les traitent admirablement bien.
Un grand petit film qui tient ses promesses et va même plus loin, en proposant une histoire profonde, poignante et divertissante servie par de brillants acteurs et une mise en scène bien pensée.
Bref, Nic a la classe. Reste à savoir s'il pourra passer le cap ou s'il faut s'attendre à son propre remake américain.
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