Alien³ de David Fincher
Année de sortie: 1992
Durée: 1h57
A l'aube des années 90, la Fox ne vit pas des jours heureux et le besoin de gros succès se fait de plus en plus sentir.
Aliens ayant démontré la viabilité critique et surtout commerciale d'une franchise, rien d'étonnant à ce qu'une séquelle soit envisagé.
C'est tout d'abord Renny Harlin, alors réalisateur bankable suite au succès de Die Harder (son excellent Ford Fairlane n'a pas eu la même chance), qui sera engagé. Ses envies de grandeur (faire se dérouler l'action sur la planète des aliens) vont se heurter à la rationnalité des producteurs.
Après un an de travail infructueux sur l'écriture du script, il quitte de lui-même le projet.
Cherchant un réalisateur visionnaire et prometteur, le dévolu sera porté sur le néo-zelandais Vincent Ward qui imagine une station orbitale en bois habitée par des moines anti-technologie, vivant comme au moyen-âge.
Malgré ce concept improbable, le script est accepté et la pré-production peut commencer.
Ca avance pas mal, les décors ont même commencé à être construit, mais Ward va se rendre compte que les exécutifs n'étaient pas si sincères quant à leur amour pour le script.
Ainsi, on lui demandera d'oublier cette histoire de station circulaire en bois, de transformer les moines en simples prisonniers, etc...
N'acceptant pas les compromis et étant de plus en plus fliqué par la production, il échouera à faire aboutir sa vision, et sera renvoyé.
Entre temps, un script sera écrit par Brian Gibson, mais là non plus, ça ne se fera pas.

La sortie est déjà programmée, et il est hors de question de décaler ou d'annuler. La dure tache de faire sortir le projet du bourbier sera remis à David Fincher, venant du clip et de la pub, dont c'est le premier long-métrage.
Une place que personne n'aurait souhaité à quiconque, surtout à un jeune réal de 30 ans qui n'a pas encore l'expérience nécessaire.
Il ne connaîtra pas la phase de pré-production, et devra commencer le tournage alors qu'il n'y a pas de script définitif, à part des restes de celui de Vincent Ward (Ripley portant l'embryon d'une reine alien en elle et l'idée de sa mort) et des exécutifs (la prison).
Malgré tout, la fougue et les idées de Fincher vont réussir à séduire tout le monde, y compris Sigourney Weaver qui accepte de rempiler et de se raser la tête.

Un tournage interminable se prépare. Fincher écrit son scénar au jour le jour, faute d'avoir plus de temps.
La plupart des décors sont entièrement refaits, entraînant encore plus de perte de budget.
Malgré son jeune âge, Fincher fait preuve d'un esprit de réalisateur aguerri, ce qui entraînera sans doute le malaise avec la production, qui pensait pouvoir le contrôler comme elle l'entendait.
Il décide d'abandonner le côté action du Cameron, et revenir aux sources, tout en y ajoutant un univers bien à lui.
Au niveau de l'esthétique, Alien ³ est celui qui se détache le plus du reste de la saga.
Alors que Cameron reprenait des idées visuelles de Scott, particulièrement au niveau des décors (dessins de Ron Cobb pour les deux premiers) et de la lumière (Adrian Biddle qui venait après tout, de la maison Scott), Fincher veut un univers crasseux, rouillé, où la technologie est quasi fossilisé.
Il fait tout d'abord appel au chef-opérateur Jordan Cronenweth, dont il admire le travail sur Blade Runner, mais qui s'arrêtera au bout d'une semaine de tournage à cause de sa maladie de Parkinson.
Alex Thomson le remplace, avec la lourde tache de faire aussi bien. Son idée sera d'éclairer toutes les scènes par le bas, contrairement à l'habitude qui veut que l'on éclaire par le haut, à cause des immenses décors en hauteur construit pour le film.

Fincher décide de remettre H.R. Giger sur la conception de la créature, qu'il veut plus animale et érotique.
Giger est en ébullition, il a des tas d'incroyables idées qu'il faxe au réalisateur.
Il en aura d'ailleurs un peu trop. Le manque de temps empêche de donner vie à tous ses croquis.
Le concept de la créature sera gardé dans une forme épurée de tout délire gigerien.
Depuis, Giger a fait entendre son mécontentement sur le résultat final, et s'est brouillé avec la Fox et le cinéma en général.
Malgré tout, la créature a de la gueule. Elle naît de l'idée que l'embryon d'alien s'approprie certaines facultés génétiques de son hôte. Dans le cas présent, il s'agissait d'une vache, avant que la scène s'avère trop compliqué à tourner, pour être remplacé par un chien. Elle se déplace tel un félin, à quatre pattes, galope à toute vitesse, et possède une queue en forme de lame. Elle s'avère également plus accrobatique, et dévore ses victimes.

Après 5 mois de tournage, la décision est prise de quitter les studios anglais afin de faire un point sur la situation.
Des reshoots seront faits, essentiellement pour la fin, où Sigourney Weaver porte une prothèse afin de cacher ses cheveux qui ont repoussé entre-temps.
Le premier montage ne plait pas. Trop long (plus de 2h30) et trop choquant, notamment la scène d'autopsie de Newt.
Fincher sera ecarté du montage, et depuis renie ce film. Il refusera même de participer aux interviews dans le cadre du making of présent dans la dernière édition dvd en date.

Le film reçoit un accueil glacial aux USA, mais remportera un succès en Europe et en Asie.
La version sortie en salle n'est en aucun cas celle voulue par Fincher, et récemment nous avons eu la chance de découvrir un nouveau montage appellé "director's cut", ce qui est inexact puisque Fincher n'y a pas participé, mais qui se rapproche de ce qu'il voulait pour le film.
Si les versions longues des deux précédents opus étaient plutôt anecdotiques au final, celle d'Alien ³ donne carrément un tout autre film.
Ceux qui l'ont jugé sur la version salles, qu'ils aient aimé ou non, se doivent de voir cette version afin d'en comprendre la grandeur.
Je ne le cache pas, Alien ³ est mon préféré de la saga, qui malgré ses défauts dùs aux difficultés liés à la production, renferme une force incroyable.

Ripley, dont le nom pourrait très bien remplacé celui de la saga, subit à nouveau une importante évolution.
Nous l'avions laissé en femme forte, entourée d'une famille recomposée (elle,Newt,Hicks, et Bishop).
Dès l'introduction, cette situation éclate. Ripley se retrouve abandonnée par ses proches, tous décédés lors du crash de la navette.
Elle perd à nouveau une fille, et par là même sa force.
Comme dans Aliens, elle se retrouve la seule femme au milieu d'une communauté d'hommes (les deux femmes marines étaient encore plus macho que les mecs), mais cette fois-ci au lieu de s'adapter en se comportant comme eux, elle accepte sa féminité.
Paradoxalement au fait qu'elle se rase le crâne, renforçant l'effet d'uniformisation, elle assume sa personnalité et ses désirs.
Ainsi, elle ira jusqu'à séduire sans dissimulation, le médecin qui s'occupe d'elle, et à coucher avec lui afin de combler son manque affectif.
La vie s'acharnant contre elle depuis une soixantaine d'années, lui arrachant tout ce qui comptait pour elle, Ripley est las de se battre.
Elle ne croit plus en rien, et la seule chose auquelle elle se rattache est sa paranoïa. Elle sent qu'il lui reste une connaissance à bord, ce qui s'avèrera vrai.
On sent presque une réelle envie chez elle que tout cela recommence, comme pour lui donner un but, et en finir une bonne fois pour toute.
Sa relation avec l'alien devient ambiguë, du fait qu'elle devient la mère d'une de leur reine. Elle se sent proche de lui, et n'en a plus peur.
Elle pense avant tout à mourir, allant même jusqu'à forcer l'alien à la tuer, ce qu'il refusera de faire.
Après la procréation, c'est dans la grossesse que Ripley trouve la conclusion à son parcours de femme.
Pas d'avortement pour elle, elle accomplira son supplice jusqu'au bout et dans la douleur, avant de mourir avec son enfant dans les bras.

Alien³ pourrait-être considéré comme un film métaphysique à la manière du 7ème sceau de Bergman, tant il traîte des mêmes thêmes.
Fury 161 est un jardin d'Eden moderne.
Cette ancienne station pénitenciaire abrite des détenus hautement masculins (double Y) qui ont décidés d'y rester afin de continuer à expier leurs fautes.
Les murs portent la mémoire d'une civilisation et de sa chute, tout comme le crâne des habitants porte un code-barre, marque de leur péché.
Ces hommes vivent tels des moines, s'occupant à l'agriculture et à la fonderie, et suivant des préceptes christiano-fondamentalistes.
Ils se sont crée leur propre enfer dans ce monde semblant avoir subi le jugement dernier, et tente d'obtenir la rédemption de leur âme, l'immortalité spirituelle.
Le purgatoire
paradisiaque de ces Adam du futur, va cependant se voir bousculer
par l'arrivée de la femme.

Ripley est la tentation pour tous ces hommes ayant fait voeu de chasteté.
Une tentation dont ils voulaient s'éloigner, car étant source de leurs crimes (ce sont tous des violeurs et autres maniaques sexuels).
Malgré les conseils du directeur, qui comme Dieu ne veut pas que l'osmose du lieu soit troublé, elle ira se mêler aux détenus.
Alors même que Dillon, qui est en quelque sorte leur prêtre, tente de la faire fuir en lui indiquant ses crimes, celle-ci fait mine de comprendre la gène qu'elle représente, mais s'asseoit quand même à leur table, comme pour les provoquer.
La corruption de leur système sera sévèrement entammé par l'acte charnel qu'elle commettra avec Clemens, le médecin.
Ce dernier sera d'ailleurs chatié par l'alien, juste après avoir confessé ses erreurs passées.
A partir de là, les pulsions refoulés vont ressurgir. Ripley sera victime d'une tentative de viol, stoppée par Dillon, qui compte bien remettre dans le droit chemin ses paroissiens.
En réalité, elle a déjà été violée, et ce dès l'introduction du film.
Elle porte en elle l'enfant de la bête, comme Rosemary dans le film de Polanski.
Elle se retrouve à la fois Vierge Marie, de par sa grossesse "immaculée", et Marie-Madeleine de par l'éxécution d'un pêché capital avec Clemens.
Elle condamne toute la station par sa seule présence.
Ne pouvant se résoudre au suicide et les autres refusant de recommettre un homicide, elle ne trouvera sa rédemption que dans le sacrifice, mourrant pour ses propres pêchés et ceux qu'elle a amené, emportant dans sa chute le germe du mal, et plongeant les bras en croix dans le feu purificateur.

Avec Ripley, ce n'est pas seulement la tentation qui arrive, mais la Mort.
Sa navette contenait les corps de ses anciens camarades.
Tout comme au Moyen-Âge, les hommes ont peur de la contagion, ce qui les poussent à accepter de brûler les cadavres.
Malheureusement pour eux, leur superbe éloge funèbre ne fera pas fuir la Mort qui s'est déjà infiltré dans la station.
La séquence de l'enterrement est d'ailleurs alterné avec la mort du boeuf (ou du chien), donnant naissance à l'alien. La vie après la mort ou la mort donnant la vie?
Les détenus se rasent le crâne tels des moines, à la fois pour une question d'hygiène mais aussi par signe de pureté.
Ils veulent empêcher la pullulation de la vermine qui grouille à l'extérieur.
Ces bestioles étaient synonymes de mort dans le passé, car elles apportaient la peste et autres maladies mortelles.
Elles sont également associées au démon (Belzebuth,le seigneur des mouches) et la Bible y fait référence quant aux forces du mal ("Je suis Legion,car nous sommes plusieurs") .
Rien d'étonnant à les voir grouiller sur le cadavre du boeuf, sur le corps inerte de Ripley au début du film, ainsi que dans les capsules de Newt et Hicks.
Tout comme dans Le masque de la mort rouge, la Mort guette à l'extérieur, et compte bien s'introduire dans ce lieu saint, ce qu'elle fera par le biais de son enfant, l'alien.
L'association
entre les deux est évidente quand Ripley, pensant être
tombé sur l'alien et le frappant avec une barre à mine,
brise en réalité un tuyau qui laisse échapper un
essaim de vermines.

L'alien n'est plus le monstre sous le lit du premier, ou l'armée d'insectes du deuxième. Ici, il est à la fois le diable et l'ange purificateur.
Il s'en prend à ceux ayant commis des fautes, comme le parjure, l'orgueil, le sexe, et pourtant se tapit dans les sous-sols (les enfers).
Le démon est trompeur et se fait aider par ceux qui n'ont pas la foi nécéssaire pour y voir clair dans son jeu, les simples d'esprit (85) et les fous (Golic).
Le personnage de Golic, dont le rôle fut honteusement ammoindri dans la version salles, est dès le départ, en marge des autres de par sa folie.
Seul survivant d'une attaque de l'alien ayant causé la mort de son groupe de travail, il sera mis sous camisole à l'infirmerie, par les autres qui pensent qu'il est responsable de la disparition de ses collègues.
Golic en parlant de l'alien, l'appelle « Dragon ».
Dans les contes épiques du Moyen-Âge, les chevaliers affrontaient les dragons, symbole du mal, afin de prouver leur foi en Dieu.
On peut aussi y voir de par le côté reptilien, une référence au serpent tentateur de la Genèse.
Golic y a vu une apparition divine, et a eu une illumination. Il est fasciné par la créature, et décide d'aller la libérer pour faire équipe avec elle, afin de tuer Ripley la pécheresse.
Mais l'alien n'en a que faire de ce fidèle, et l'élimine.
Après s'être bien amusé à faucher tous les croyants dans des couloirs éclairés aux cierges amenant dans des lieux dignes de cathédrales, il se fera à son tour trompé par le sacrifice du prêtre, qui permettra aux autres de le verser dans un bain de plomb.
Mais le plomb n'est pas assez pur pour tuer la bête, c'est pourquoi un peu d'eau (bénite?) dans la tronche, le ramène tout droit en enfer.

Pour ne pas changer, un petit mot sur le score d' Eliott Goldenthal, qui était alors un compositeur inconnu.
Son travail est à l'image du film, osé et mystique.
Le morceau le plus représentatif est celui du générique, qui n'est autre qu'un Agnus Dei, un chant de communion, faisant référence à Jésus-Christ dans son rôle de martyr, expiant les péchés du monde par son sacrifice.
Ce doux chant souligne ici la condamnation à la mort des prisonniers et indique déjà le sacrifice que devra faire Ripley.
Le reste du score mélange musiques envoûtantes, énervées et surprenantes, avec une utilisation de sons expérimentaux.
Contrairement à James Horner, Goldenthal a eu tout le temps de faire sa BO. Néanmoins, il a eu l'occasion de se prendre la tête avec les bruiteurs, qui trouvaient que sa musique cohabitaient mal avec leurs sons.

Alien³, dans sa version longue, reste pour moi le meilleur de la saga, de par son culot et sa richesse thématique.
Une oeuvre qui fait preuve d'une audace rare pour un premier film, et qui annonçait l'avènement d'un futur grand réalisateur.
On regrettera qu'un long development hell ait mis à mal sa vision.
Il est dommage de ne pas pouvoir entendre Fincher s'exprimer sur ce film, mais on peut remercier le ciel, au vu de sa filmo, que celui-ci n'ait pas quitté le cinéma après cette expérience douloureuse, tel Stephen Norrington après LXG.
Ce film est encore décrié par nombre de fans, et mérite qu'on lui redonne sa chance.
A suivre: Alien Resurrection: L'épisode de trop...
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