Drag me to hell
Sortie le 27 mai 2009
Durée: 1h39
Présenté hors compétition au cours du dernier festival de Cannes, le nouveau film de Sam Raimi a mis une ambiance d'enfer sur la Croisette et signait le retour du cinéaste dans la ville qui changea sa vie, lorsqu'en 1982 il y présenta The Evil Dead au marché du film. Etrange coincidence puisque Jusqu'en enfer (titre français qui sonne comme une mauvais dtv de Steven Seagal, donc nous l'appellerons sous son titre original Drag me to hell à partir de maintenant) entretient des liens très serrés avec la trilogie comico-horrifique qui fit le succès de Raimi et sonne comme le retour aux sources tant attendue par ses fans. Un film qui sent bon le old school en comparaison avec ses récents blockbusters et c'est peu de le dire puisqu'il s'agit d'un vieux projet autrefois intitulé The Curse, qu'il écrivit en 1993 avec l'aide de son grand frère Yvan et son pote Robert Tapert, juste après la sortie de L'armée des Ténèbres mais qui fut mis de côté pour des raisons financières et par l'envie de Sam Raimi de s'essayer à divers genres à commencer par le western avec l'excellent Mort ou vif (1995). Aujourd'hui, la principale raison qui pousse le réalisateur à ressortir le script du placard se nomme Spider-Man 3. En effet, de son propre aveu, il regrette amèrement les concessions faîtes aux producteurs sur le tournage de son précédent film, ce qui recoupe ses propos à l'époque du deuxième opus où il disait se contrefoutre du personnage de Venom. Ce n'est donc pas par fainéantise régressive mais bien par désir de retrouver l'indépendance à laquelle il était habitué que Sam Raimi se lance dans ce film au pitch des plus basiques rappellant fortement les bandes dessinées horrifique d'EC Comics (Les Contes de la Crypte) mais propice aux expérimentations visuels les plus dingues. En plus de son frère Yvan, il retrouve son fidèle ami et producteur Robert Tapert qui se fait un plaisir de le produire comme toujours (à l'exception des Spider-Man) sous l'égide de la boîte de production Ghost House qu'ils ont fondés ensemble, et qui lui laisse carte blanche, cut final, et tout le toutim.
Au départ prévu pour Ellen Page, le rôle principal (qui est aussi celui du souffre douleur de Raimi) revient à une autre actrice au physique d'adolescente, la charmante et trop rare Alison Lohman (Les Associés, Big Fish, La vérité nue, Beowulf), accompagnée d'un acteur tout aussi rare (du moins par chez nous) et qui ne fait pas son âge non plus, Justin Long, habitué à l'horreur 80's avec les Jeeper Creepers et qui ressemble de plus en plus à un frère Raimi. Bref, tous les ingrédients sont là pour la plus grosse attraction de l'année, attachez vos ceintures on y va !

Christine Brown (Alison Lohman), spécialiste en crédit immobilier et désireuse d'obtenir une promotion au sein de sa société, refuse un prêt à Mme Ganush, une étrange vieille gitane, sous la pression de son irrascible patron. Pour la punir de sa cupidité, Mme Ganush invoque un démon qui doit la tuer au bout de trois jours.
Old school, vous avez dit old school? Oui, ma bonne dame, et ce, dès le logo vintage de la Universal qui ouvre le bal et qui va jusqu'à le cloturer avec une superbe vignette promotionnelle pour le Universal Studio dans le pur style années 50. Entre les deux, le maître de cérémonie nous livre une attraction condensant une énorme partie de sa carrière et la mélangeant à d'innombrables influences dont celles des maîtres de l'horreur atmosphérique et suggestive tels que Robert Wise, Mario Bava et Jacques Tourneur. C'est sans aucun doute ce dernier qui aura le plus marqué Sam Raimi, et plus particulièrement son classique Rendez vous avec la peur dont il reprend déjà une bonne partie de l'intrigue (dans le film de Tourneur, un homme se retrouve victime d'une malédiction et le démon qui le poursuit doit l'emporter à une date définie) et quelques idées (le bouton de manteau maudit remplace ici le parchemin original, la séquence finale dans une gare). Néanmoins, c'est en terme de mise en scène que les deux films se rejoignent le plus avec le parti pris de représenter de manière suggestive le démon à l'aide d'élements naturels tel que le souffle du vent qui balaye les feuilles alentours, qui claque les portes, et emporte tout sur son passage ainsi que les jeux d'ombres, rendant celui-ci insaisissable et en perpétuelle proximité de l'héroïne. Ces immenses ombres menaçantes qui semblent engloutir les protagonistes renvoient également à l'expressionisme allemand, notamment dans une séquence d'escalier où l'on s'attend à découvrir le comte Orloff du Nosferatu de Murnau. Des choix étonnants pour un film actuel donc, mais qui n'empêchent pas Sam Raimi de faire du pur Sam Raimi. Outre les évidentes auto-références à ses oeuvres passées (la cabane à outils, la oldsmobile réccurente, un possédé qui se transforme en deadite d'Evil Dead ou encore une mouche envahissante qui fait écho à l'araignée radioactive de Spider-Man), c'est au niveau de l'efficacité des plans, du montage énergique et de la simplicité à passer du rire à l'effroi que l'on retrouve la patte du réalisateur. Ainsi, on assiste médusé à un combat hargneux entre l'héroïne et l'horrible Mme Ganush à l'intérieur d'une voiture, mixant allégrement une tension des plus folles, de l'absurde, du gore rigolo, de l'action survitaminé, le tout prenant des allures de cartoon live. Cet amour du slapstick hérité des 3 Stooges et de Tex Avery, Raimi le pousse même dans ses derniers retranchements lors d'une séquence hilarante où la vieille gitane se prend littéralement une enclume sur la tête et crache ses yeux exorbités par le coup sur la pauvre Alison Lohman.

L'humour sadique, il n'y a rien de mieux, surtout que dans Drag me to hell le besoin de relacher la pression se fait constamment ressentir. Rarement un film n'aura à ce point mis les nerfs à l'épreuve. Si l'ambiance visuel est incontestablement réussie, que dire du travail sonore effectué... Un grand bravo pour le sound design qui représente ici au moins 70% de la peur ressentie et qui fera, à n'en point douter, sursauter à plusieurs reprises le plus endurci des amateurs d'horreur. Mais attention, ici point de jump-scare ou autres techniques Pedro le chat (vous savez, le bruit inquiétant qui s'avère n'être que le chat de la maison qui a renversé son bol ou qui surgit d'on ne sait où quand les héros ouvrent une porte), non, les bruits tonitruants sont toujours intelligemment associés à une menace réelle et visible à l'écran ou annoncent son arrivée imminente. A ce titre, nous retrouvons une nouvelle fois des références à Evil Dead avec l'enchainement de passages cacophoniques extrèmement fatiguants pour la tension du spectateur immédiatement suivis par une longue période de silence total qui s'avère encore plus insupportable. Pour finir, le score de Christopher Young que l'on sent nettement plus à l'aise que sur Spider-Man 3, remplit sa fonction à merveille, agrémentant sa musique d'ambiance de partitions de violons dans le style manouche, ce qui lui permet de se démarquer un peu des habituels compositions du genre et d'appuyer les origines gitanes du danger.

Références, références, oui, mais est ce que cela veut dire que Drag me to hell n'est qu'une resucée d'Evil Dead? Absolument pas. Au cours de sa carrière, Sam Raimi a appris à faire exister ses personnages et à leur donner une certaine dimension, contrairement à ses premiers travaux où ceux-ci étaient cantonnés à être des marionnettes loufoques au service des idées sadiques de leur créateur. Contrairement à Ash ou Vic Ajax, les héros d'Evil Dead ou Mort sur le grill, on ne fait pas que rire aux mésaventures de Christine Brown, on ressent également de l'empathie, on souffre avec elle. D'ailleurs, son parcours s'intègre parfaitement dans une des thématiques préférées du réalisateur que l'on pourrait appeler « le destin, meilleur ennemi de l'homme ». Dans chacun de ses films, on retrouve un (ou des) personnage au quotidien des plus banals mais qui, une fois touché par le coup du destin, voit sa vie se modifier et se détériorer inlassablement, à moins que celui-ci n'inverse le processus (malédiction?) en se rappellant qui il était vraiment avant l'événement. Le destin peut prendre plusieurs formes que ce soit une valise pour Bill Paxton dans Un plan simple, un accident qui défigure Liam Neeson dans Darkman, ou juste un don pour Cate Blanchett et Tobey Maguirre dans respectivement Intuitions et Spider-Man. Dans Drag me to hell, Christine Brown est une gentille fille travaillant dans les prêts immobiliers et qui rêve d'ascencion sociale (se marier avec son professeur de petit ami) et professionnelle (obtenir une promotion de poste). En prenant une décision loin de ses habitudes qui lui permettrait de réaliser ses ambitions, elle se renie, et se retrouve par là même à non pas s'élever mais à descendre (aux enfers). Sans compter que le démon Lumia qui la poursuit n'est souvent rien d'autre que la goutte d'eau venant faire déborder un vase déjà assez bien rempli par une belle-mère hautaine qui désapprouve sa relation avec son fils et un collègue calculateur qui compte bien lui piquer le poste vacant, ce qui rappelle fortement la menace des super-vilains de Spider-Man qui ne sont là que pour rajouter une couche aux vrais problèmes de son alter ego Peter Parker.
Bref, Drag me to hell est un film bien plus intelligent et travaillé que ce que son postulat de départ pouvait le laisser entendre et s'inscrit admirablement dans la filmographie de Sam Raimi comme un « Néo Evil Dead » bénéficiant de tout le bagage emmagasiné au cours de sa carrière. Un peu moins fou fou mais nettement plus soigné, tout en gardant un second degré équivalent.

Avec Drag me to hell, Sam Raimi nous offre un divertissement haut de gamme à même de satisfaire tous les types de public. Un vent de fraicheur que ce film d'horreur à l'ancienne qui nous fait d'autant plus regretter l'omniprésence des "torture porn" à la Saw sur nos écrans. Le réalisateur nous prouve que, contrairement à ses personnages, lui ne s'est jamais renié et sait toujours s'éclater comme à ses débuts. Une grande forme qui, on l'espère, sera à nouveau présente sur son futur Spider-Man 4.



























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